Portes Ouvertes / ASMEO

Prédication du 440è anniversaire

Photo 24   Les béatitudes, prédication de Mme le professeur Madeleine Wieger

par Mme le professeur Madeleine Wieger

Frères et sœurs en Jésus-Christ,

Si je vous demandais ce qu’est le bonheur – quelle réponse me donneriez-vous ?
Comment y parvient-on ?
Quelle est la recette du bonheur ?
Je l’ai trouvée sur internet. Je vais vous la donner. Pour trouver le bonheur, il faut s’entourer de gens heureux, parce que le bonheur, c’est contagieux. Il faut éviter la dépression et savoir rebondir. Il faut un peu de volontarisme. Il faut faire du bénévolat. Voir le verre à moitié plein. Savoir débrancher et se donner du temps. Et il faut ajouter un peu de spiritualité à notre quotidien, pour qu’il ne se réduise pas à nos biens matériels.
Voilà un beau programme. Bien équilibré, entre l’attention à soi-même et l’ouverture aux autres, les plaisirs concrets et les bienfaits de la méditation ou de la prière, l’engagement et le désengagement. Un programme à notre portée. Si on y met un peu du sien, si on ne se laisse pas aller, on peut y arriver. Mon bonheur est sous contrôle.
Le bonheur – un mot si répandu sur internet, dans les magazines et les best-sellers. Mais un mot assez rare dans notre Bible. Pourtant, même si le mot ne s’y trouve pas souvent, la Bible parle du bonheur. Et, forcément, elle mêle un peu de Dieu à notre bonheur humain. Un peu – beaucoup ? Comment Dieu est-il dosé dans notre bonheur ? est-ce bien équilibré ? Prenez 200 grammes d’amitié avec des gens heureux, 50 grammes de travail bénévole, 50 grammes de lutte contre le stress et mélangez avec 100 grammes de Dieu ?
À quoi ressemble le bonheur des hommes lorsque Dieu s’en mêle ?
Dans l’évangile de Matthieu, Jésus donne un début de réponse.
Écoutez plutôt :

« 1 Voyant les foules, Jésus monta sur la montagne, il s’assit, et ses disciples vinrent à lui. 2 Puis il prit la parole et se mit à les instruire :
3 Heureux les pauvres en esprit, car le royaume des cieux est à eux !
4 Heureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés !
5 Heureux ceux qui sont doux, car ils hériteront la terre !
6 Heureux ceux qui ont faim et soif de justice, car ils seront rassasiés !
7 Heureux ceux qui sont compatissants, car ils obtiendront compassion !
8 Heureux ceux qui ont le cœur pur, car ils verront Dieu !
9 Heureux les artisans de paix, car ils seront appelés fils de Dieu !
10 Heureux ceux qui sont persécutés à cause de la justice, car le royaume des cieux est à eux !
11 Heureux êtes-vous lorsqu’on vous insulte, qu’on vous persécute et qu’on répand faussement sur vous toutes sortes de méchancetés, à cause de moi. 12 Réjouissez-vous et soyez transportés d’allégresse, parce que votre récompense est grande dans les cieux ; car c’est ainsi qu’on a persécuté les prophètes qui vous ont précédés. »

Vous avez reconnu ces formules : on les nomme souvent « les Béatitudes » – autrement dit, les proclamations de bonheur. Dans l’évangile de Matthieu, c’est par là que commence la prédication de Jésus. Nous en sommes au cinquième chapitre. On nous a raconté dans les chapitres précédents comment Jésus naît à Bethléem dans l’intimité d’une étable ; comment il retrouve Jean le Baptiste sur les bords du Jourdain ; comment il séjourne un peu de temps tout seul dans le désert ; comment il retourne ensuite en Galilée où il s’entoure de trois ou quatre compagnons. Et tout à coup, en quelques versets – le voici au milieu d’une foule de gens. Des foules. Des foules et des foules. C’est un succès foudroyant.
Il faut dire que ce Jésus n’est pas banal. Il va de village en village et il guérit. Il guérit les malades. Il guérit les paralytiques. Il guérit les épileptiques. Il guérit les possédés. Pas étonnant qu’on vienne à lui de partout.
Mais il ne se contente pas de guérir : il prêche. Il enseigne. Et sa toute première prédication, dans l’évangile de Matthieu, c’est le texte que nous avons entendu. Il s’agit d’une prédication solennelle. Jésus grimpe sur la montagne pour la donner. Comme Moïse lorsqu’il partait sur le mont Sinaï pour recevoir la Loi de Dieu. Comme Moïse lorsqu’il allait parler face à face avec Dieu. Oui, c’est une prédication solennelle que donne ici Jésus, tout au début de l’évangile de Matthieu. Il s’asseoit, comme il est d’usage chez les Juifs lorsqu’on est le maître, le professeur. Et son public s’approche de lui – les disciples d’abord, puis les foules. Ils sont tous là. Ça peut commencer. Et la prédication de Jésus s’ouvre par ces paroles de bonheur.

Des paroles sur le bonheur : cela devrait fonctionner. Cela devrait faire à Jésus encore plus de publicité. Cela devrait « faire le buzz ».
Mais les paroles de bonheur de Jésus n’ont rien de bien séduisant. Jésus est sans doute un formidable guérisseur – mais il n’est pas vraiment doué pour le marketing.
D’abord, le produit qu’il propose ne ressemble pas forcément au bonheur tel que nous l’imaginons. « Heureux, dit Jésus, heureux sont-ils – car le royaume des cieux est à eux. Car ils verront Dieu. Car il seront appelés fils de Dieu. » Dans le bonheur selon Jésus, il y a une place pour Dieu. Et ce n’est pas une petite place à côté du reste : j’ai un Dieu, j’ai un travail, une maison, j’ai des amis, une famille, un mari, une femme, des enfants. Non : dans le bonheur selon Jésus, Dieu ne fait pas simplement partie de la liste : Dieu est lui-même notre bonheur.
« Réjouissez-vous, dit Jésus, car Dieu vous est promis : le royaume des cieux est à vous, vous faites partie de son domaine, vous habitez chez lui. Il vous fera du bien : il vous consolera, il vous rassasiera, il vous comblera, il se penchera sur vous. Vous verrez Dieu : il se laissera regarder, comme un ami qui parle à un ami. Vous serez appelés fils de Dieu : il vous traitera comme si vous étiez ses enfants. »
Tout cela, dit Jésus, c’est au futur. Ce n’est pas pour tout de suite, mais pour demain. Aujourd’hui, j’ai des amis, une famille, une maison, un travail – mais je n’ai pas Dieu. Je ne possède pas Dieu. Je ne peux pas posséder Dieu. Pas aujourd’hui. Pas encore. Et d’ailleurs, à l’avenir, ce n’est pas moi qui posséderai Dieu : c’est lui qui m’envahira, qui envahira ma vie avec son amour, comme il le fait déjà petit à petit.
Est-ce que nous voulons vraiment d’un tel bonheur ? Le produit que Jésus propose aux foules n’est pas fait pour être consommé tout de suite. Et le produit qu’il propose ne m’appartiendra jamais : ce n’est pas mon affaire, c’est l’affaire de Dieu. De Dieu qui fait tout.
Drôle de marketing ! C’est presque trop. C’est presque trop de Dieu. Nous voudrions que le bonheur soit à notre portée. Nous voudrions un tout petit bonheur, à l’échelle de nos vies humaines. Quelque chose que nous puissions toucher, un bonheur que nous puissions contrôler. La maison que nous payons mois après mois, dont nous avons choisi tous les meubles, les couleurs des rideaux, la place des tableaux. Les relations amicales que nous soignons, en organisant un repas de temps en temps, en envoyant des petits mots par mail ou par sms. Notre amour pour notre conjoint, que nous essayons d’entretenir au quotidien par de petits gestes et de grands projets. Nos vies de famille qui se nourrissent de fêtes d’anniversaire, de conversations animées, de réconciliations après la colère. Et quand tout vacille, il nous reste le bonheur que prêchent les best-sellers et les sites internet – nous l’avons entendu tout à l’heure : développer l’attention à soi-même, s’accorder un quart d’heure de méditation chaque jour, entretenir sa santé, se faire du bien.
Nous savons que le bonheur ne tombe pas du ciel. Nous sommes prêts à déployer de l’énergie pour l’atteindre. À vrai dire, nous préférons même y mettre de notre énergie. Nous voulons un bonheur que nous puissions contrôler. Un bonheur qui dépende de nous et de nos forces.
N’y croyez pas trop, dit Jésus. N’y mettez pas toute votre foi. Ce bonheur-là est un produit de consommation immédiate. Un produit dont nous remplissons nos vies, vite, vite, avant que tout s’écroule. Un produit périssable. Ce bonheur-là a une date de péremption.
Et si tout s’écroule trop vite ? si nous n’avons pas eu le temps d’en profiter ? Il y a tant de choses qui menacent le fragile échafaudage de nos petits bonheurs. Un deuil. Une rupture. Une trahison. Une maladie grave.
Mettez votre bonheur ailleurs, dit Jésus. Mettez-le dans des mains plus sûres. Entre les mains de celui qui garde le contrôle. De Dieu qui contrôle la mort. De Dieu qui reste avec nous quand nos plus proches nous ont abandonnés. De Dieu qui n’a pas besoin que nous ayons un corps sain et un esprit bien clair pour habiter en nous. Mettez Dieu aux commandes de votre bonheur. Cela modifiera la couleur de votre bonheur. Il n’aura pas exactement le même goût parce que vous ne pourrez pas le consommer tout entier tout de suite. Mais il en restera pour les jours où vous en aurez besoin. Pour les jours où dans votre vie, il n’y aura plus que Dieu.

C’est bien dit, n’est-ce pas ?
C’est bien dit.
Mais cela ne nous indique pas comment faire. Comment faire pour mettre Dieu aux commandes. Et cela ne nous raconte pas le goût particulier de son bonheur, du bonheur de Dieu.
Et voici la merveille des Béatitudes : Jésus nous dit ici comment faire et à quoi cela ressemble. Dans ces paroles de bonheur, il ne se contente pas de brosser le tableau idéal d’un bonheur à venir avec Dieu. Il nous montre comment la vie de Dieu passe dans la nôtre, dès aujourd’hui.
« Heureux, oui, heureux les pauvres en esprit ! heureux ceux qui pleurent ! ceux qui sont doux ! ceux qui ont faim et soif de justice ! heureux ceux qui sont compatissants ! ceux qui ont le cœur pur ! heureux les artisans de paix ! ceux qui sont persécutés pour la justice ! »
La vie de Dieu peut passer dans la nôtre quand nous sommes pauvres, quand nous pleurons de détresse, quand nous avons faim et soif, quand on nous insulte et qu’on nous rejette.
La vie de Dieu peut passer dans la nôtre quand nous reconnaissons notre vide intérieur, quand ce vide nous pousse à traiter les autres avec douceur, quand l’injustice nous fait souffrir, quand le malheur des autres nous retourne le ventre, quand nous sentons que notre cœur est encombré, quand la guerre et les conflits nous font agir et réagir.
Être pauvre, en soi, ce n’est pas intéressant. Pleurer de détresse est infiniment douloureux. Ne plus supporter l’injustice, ce n’est pas une expérience agréable. Et Jésus ne nous recommande pas de cultiver tout cela exprès, par fascination morbide ou pour montrer à quel point notre bonheur est différent de celui des autres hommes.
Le bonheur dont parle Jésus n’est pas une conquête. Nous voulions un bonheur qui dépende de nous et de nos forces. Mais Jésus propose un bonheur qui ne s’obtient pas à la force du poignet. Le bonheur de Jésus, le bonheur de Dieu ne dépend pas de nos forces – mais de nos faiblesses.
Les Béatitudes décrivent des situations fort différentes les unes des autres. Mais elles se ressemblent parce qu’elles nous parlent toutes de nos points faibles – ceux où nous sommes vulnérables. Le pauvre et celui qui a faim de justice, l’endeuillé et l’artisan de paix : tous, ils sont blessés. Le pauvre ou l’endeuillé n’ont rien demandé : ils sont objectivement en position de faiblesse. Celui qui combat pour la justice, celui qui œuvre à la paix ne peuvent pas faire autrement : ils agissent ainsi parce qu’ils se sont laissés toucher.
Heureux ceux qui sont blessés, heureux ceux qui sont touchés, dit Jésus, car ils sont ouverts à ce que Dieu veut leur donner. Ils ont de la place. Ils sont un appel d’air. Et Jésus le promet : Dieu vient. Dieu prend cette place. Nos forces peuvent l’arrêter, mais pas nos faiblesses. Dieu s’y installe pour y préparer son royaume.
Voilà le bonheur.
Heureux êtes-vous si le SDF assis au coin de votre rue continue de vous toucher : Dieu aussi en est ému. Heureux êtes-vous si vous ne supportez pas les rancœurs qui s’installent et si vous prenez le temps de demander pardon : Dieu veut la paix, lui aussi. Heureux êtes-vous si les images du journal de 20 heures ne vous laissent pas en repos, si elles vous étreignent le cœur et que vous décidez d’ouvrir votre compte en banque, de prendre un pauvre sous votre toit, de vous mettre à l’ouvrage : Dieu aussi en a le cœur qui saigne, Dieu aussi réagit. Heureux êtes-vous si vous vous laissez labourer, blesser, toucher – par Dieu et par les hommes, car l’un ne va pas sans l’autre.
Oui, voilà le bonheur. Non que ce serait agréable. Non que cela nous mettrait en joie. Mais parce que Dieu passe. Heureux ceux qui ne se protègent pas, heureux ceux qui ne peuvent même pas se protéger – heureux sont-ils, parce qu’ils ne mettent pas de limites à l’action de Dieu dans leurs vies, à la dose de Dieu dans leur bonheur. Ils acceptent de rester vulnérables, pour certains, jusque dans leur chair, à cause de leur foi même : « Heureux êtes-vous lorsqu’on vous persécute ! »
C’est quelquefois une blessure qu’on reçoit passivement. C’est ailleurs un combat – un combat pour ne pas se durcir, pour ne pas lever de barrières entre soi et le monde, entre soi et Dieu, pour rester ouvert à tous les vents.
C’était le combat des Réformateurs, qui proclamaient que nous étouffons la grâce de Dieu sous nos bonnes œuvres. C’est encore notre combat d’aujourd’hui, lorsque la conquête effrénée du bonheur menace d’occuper tant de place que Dieu ne passe plus : heureux sommes-nous si nous creusons inlassablement en nous la place pour les autres hommes, la place pour la grâce de Dieu. C’est un combat beaucoup plus discret que celui des Réformateurs. Cela ne ressemble pas à la grande bataille entre Dieu et l’Ennemi, entre Dieu et l’Adversaire, que nous chantions tout à l’heure. Notre ennemi est moins visible : notre ennemi, ce n’est plus la peur du péché ou de l’enfer, mais la peur du vide et de l’inachèvement.
Jésus le proclame pourtant : si nous sommes pauvres, nous ne sommes pas pauvres dans le vide ; si nous sommes blessés, nous ne sommes pas blessés dans le vide ; si nous nous laissons toucher, nous ne sommes pas touchés pour rien. Il y a là du bonheur, parce que Dieu est là, parce que Dieu promet d’achever là son œuvre.

Jésus ne nous demande pas de ressentir ce bonheur qui passe en nous. Mais il promet que le jour viendra où nous le sentirons.
Nous n’avons pas le contrôle de notre bonheur. Mais notre bonheur tremblote comme l’étoile du matin, comme le jour qui pointe. Notre bonheur vient de ce que nous savons que Dieu viendra. Aussi sûrement que le soleil se lève.
En nous maintenant vulnérables, nous faisons le trait d’union entre notre vie et celle de Dieu – entre nos petits bonheurs de tous les jours et la grande béatitude que Dieu promet pour l’avenir.

Amen