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Au sujet de deux ouvrages de démonologie

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A la suite des grandes épidémies comme celle de la peste noire qui a touché l’Europe au XIVe siècle et dans le souci de trouver des boucs émissaires durant cette période troublée, les classes dominantes de la société féodale de la fin du Moyen-âge, dont l’église catholique, se sont lancées dans une grande « chasse aux sorcières ».

PATRIMOINE

Au sujet de deux ouvrages de démonologie

de la bibliothèque du Consistoire Protestant de Colmar

 

nos lecteurs ont déjà pris connaissance de l’existence de ce trésor méconnu de notre consistoire : la bibliothèque de livres anciens.

Jacques Schneider, chargé de mission du Consistoire auprès de la bibliothèque des Dominicains de Colmar, nous a présenté ce fonds de plus de 5000 ouvrages, dont l’origine remonte au XIIIe siècle, et qui n’a quitté l’église St-Matthieu qu’en 1972. Depuis cette date, les collections sont déposées à la Bibliothèque de Colmar pour des raisons de sécurité, de conservation et de mise à disposition. Cet ensemble inestimable comprend 55 manuscrits et 97 Incunables (livres datant du début de l’imprimerie, vers 1455, à l’année 1500 incluse).

Un éclairage pour aujourd’hui

Indépendamment de la « valeur marchande » de tel ou tel ouvrage, l’intérêt de ce fonds est qu’il nous présente au travers de ses collections réunies et conservées sur une longue durée sans dispersion malgré les vicissitudes de l’histoire, un témoignage des préoccupations et des intérêts des lettrés de diverses époques.

En cette année 2021 la pandémie de la covid se poursuit en entraînant dans son sillage une multitude de « fake-news » et de théories conspirationnistes. Il fut un temps au début du XVIe siècle ou une situation assez comparable en Europe et en Alsace avait entraîné une intense chasse aux sorcières, parfaits boucs émissaires en cette période troublée par de nombreux désordres tant sociaux que sanitaires.

Chasse aux sorcières et pandémie en Alsace : fin du XVe et début du XVIe siècle 

La bibliothèque du Consistoire Protestant de Colmar recèle deux ouvrages de démonologie qui furent des « best-sellers » au XVIe siècle. La démonologie traite et étudie le phénomène des démons et tout ce qui s’y rapporte.

A Colmar, les Jésuites sont entrés en possession de l’église des Franciscains (actuelle église St-Matthieu) et de leur bibliothèque en 1628 et y resteront jusqu’en 1632. Ils mettront à profit ces quatre années pour acquérir plus de 200 ouvrages dont ces deux fameux traités, outils indispensables pour s’informer sur ce sujet.

Ces achats d’ouvrages de démonologie sont à rapprocher de cette période où en Alsace de nombreux procès de sorcellerie ont eu lieu. Les 43 sorcières ou sorciers exécutés à Bergheim en sont une illustration parlante

Trouver des boucs émissaires

A la suite des grandes épidémies comme celle de la peste noire qui a touché l’Europe au XIVe siècle et dans le souci de trouver des boucs émissaires durant cette période troublée, les classes dominantes de la société féodale de la fin du Moyen-âge, dont l’église catholique, se sont lancées dans une grande « chasse aux sorcières ».

Face à la montée en puissance de ce phénomène qui se déroule hors de tout contrôle, le pape Innocent VIII va réagir en publiant en 1484 la bulle apostolique « Summis desiderantes affectibus » (Désireux d’ardeur suprême) qui traite de ce délicat problème

 

Le « Malleus maleficarum » (Le Marteau des sorcières) est la deuxième édition par l’imprimeur Jehan Petit à Paris en 1517. Encouragé par la bulle papale qui légitime ses activités de moine inquisiteur, Henricus Institoris, dominicain natif de Sélestat, le fait paraître durant l’hiver 1487-1488.

 

Interdit mais réédité trente fois

Le traité d’Institoris, en dépit de la bulle apostolique de 1484 traitant de sorcellerie, sera néanmoins interdit peu après sa parution et mis à l’Index car contraire aux enseignements catholiques en matière de démonologie. Ce qui ne l’empêchera pas d’être un vrai succès de librairie puisqu’il sera réédité plus de trente fois. L’imprimerie qui débute en cette fin du XVe siècle, contribuera grandement au succès de ces ouvrages de démonologie.

Il s’agit en fait d’un manuel pratique destiné essentiellement aux protagonistes de cette chasse aux sorcières, afin de les conseiller dans toute la procédure depuis la recherche des sorcières jusqu’aux interrogatoires, procès et sentences. Ce livre laisse transparaître, entre autres, les obsessions du moine inquisiteur au sujet de la femme en général et de la sexualité en particulier.

 

Le deuxième ouvrage important de démonologie de la bibliothèque du CPC est le « De laniis et phitonicis mulieribus », titre que l’on peut traduire par « De la sorcellerie et des sorcières) écrit par Molitor Ulricus, imprimé en 1495, par Jean Amerbach à Bâle.

L’auteur, médecin, avocat et procureur a été conseiller de l’archiduc Sigismond d’Autriche. Son traité prend la forme d’un dialogue entre trois protagonistes : l’auteur, l’archiduc et un juriste chasseur de sorcières. Il a pour objet, comme chez Institoris, d’expliquer pratiquement comment reconnaître et débusquer les sorcières.

L’exemplaire du Consistoire est un incunable. Il est particulièrement intéressant car y ont été rajoutés, à coté de plusieurs gravures, des dessins à l’encre d’un lecteur impressionné par le livre et qui s’est senti autorisé à faire figurer le diable dans des postures ityphalliques.

Réfutations

Molitor a lu l’ouvrage d’Institoris et il conteste plusieurs de ses affirmations. S’il reconnaît l’existence des sorcières alliées au diable, il réfute l’idée que l’on puisse leur attribuer des pouvoirs extraordinaires.

Molitor estime également, contre l’avis d’Institoris, que les aveux obtenus sous la torture ne peuvent être acceptés dans un procès comme preuves valables. Il pense que le phénomène de la sorcellerie est essentiellement féminin et il décrit les sorcières comme des hérétiques qui se sont éloignées de Dieu.

Cependant d’un point de vue pénal, Molitor pense comme Institoris que la peine de mort pour éradiquer la sorcellerie de la société est la seule solution …

 

Jacques Schneider