Portes Ouvertes / ASMEO Réflexions

témoignage de Laurent Guy, organiste de la paroisse.

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l’orgue: un symbole d’unité au service de la louange

Témoignage – Culte à Saint-Jean du 7 mars 2021

Lorsqu’il m’a été proposé d’être le témoin de ce dimanche, à propos de l’engagement d’être organiste en paroisse, je me suis au départ demandé ce que j’allais pouvoir vous dire à ce sujet, et finalement ce fut l’occasion de m’arrêter un moment sur ce qu’était la fonction de l’organiste, et du rapport que pouvait avoir l’instrument avec l’expression de ma foi.

Pour moi, l’orgue est intimement lié à ma vie de chrétien. J’ai rencontré la musique en famille, et le premier clavier que j’ai touché était celui du piano de ma grand-mère. Je suis de confession catholique, certains d’entre vous le savent peut-être, et cette grand-mère, chez laquelle je venais tous les jours après l’école, s’occupait de la chorale paroissiale et était membre de l’équipe liturgique. Régulièrement se réunissaient chez elle l’un des prêtres, l’organiste, le chef de chœur, et ils préparaient les offices à venir. Quand j’ai suffisamment su jouer du piano, je déchiffrais pour elle de nouveaux cantiques, pour ajouter au répertoire de cette chorale, et l’orgue de la paroisse (un orgue alsacien, même si nous étions dans le Jura !) me paraissait détenir bien davantage encore de promesses musicales que le piano. Et j’ai franchi le pas vers cet instrument.

Ce n’est pas un hasard si j’interviens de temps en temps dans cette paroisse protestante. Etudier l’orgue et aimer sa musique vous met forcément en rapport avec le patrimoine musical protestant, et particulièrement luthérien. Bach, ses prédécesseurs et ses successeurs, sont incontournables. Ce n’est pas non plus un hasard d’être là aujourd’hui car si je suis bien persuadé que la musique est universelle, je dois aussi à ma grand-mère d’avoir toujours considéré comme importante toute démarche œcuménique. Elle était en effet engagée dans divers mouvements chrétiens, mais régulièrement insistait sur l’importance de l’œcuménisme. Et quel meilleur instrument pour rapprocher les chrétiens de différents horizons, et pour unir leur prière, que la musique ? Un prêtre, et ami de ma grand-mère, professeur à Paris à l’Institut Supérieur de Liturgie, Claude Duchesneau, venait souvent chez elle : il professait que le déroulement d’un office, d’un culte, d’une célébration obéissait à une règle d’unité, de lien, de temps. Lui aussi pensait « œcuménisme » : d’ailleurs vous trouverez dans nos recueils « Alléluia ! » deux chants dont il est l’auteur des paroles.

Connaissez-vous l’étoile TOI-178 ? Derrière ce nom bien scientifique et bien froid se cache un astre situé à environ 200 années-lumière de nous. J’ai récemment lu un article1 consacré à l’observation de cette étoile qui a révélé à des chercheurs qu’elle était accompagnée de six planètes en orbite autour d’elle, et que cinq de ces planètes faisaient un tour complet dans des proportions simples les unes par rapport aux autres, accomplissant ainsi un ballet harmonieux. En modélisant les orbites et en leur attribuant une note de musique à chaque planète lorsqu’elle se trouve sur le même plan, une petite vidéo fait entendre un carillon bien régulier. L’orgue, du haut de sa tribune, peut parfois paraître un peu lointain et mystérieux, comme ce système de planètes… les astres, c’est loin, c’est petit à l’œil, et gigantesque en réalité, et ce vertige témoigne sans doute de la grandeur de la Création. Mais en préparant cette intervention cela m’a fait penser que l’orgue était une porte d’entrée sur le miracle de la création : y coexistent aussi l’infiniment grand et l’infiniment petit, et tous les paradoxes. Ainsi, le plus petit tuyau de cet orgue derrière vous, de quelques centimètres à peine, produit un son ayant une fréquence qui se chiffre en millions de Hertz !

L’orgue est aussi naturellement un symbole de l’unité, dans la diversité : multitude de sons, de timbres, de plans sonores, possibilités infinies de combiner des notes, dans un seul instrument. Chaque tuyau est une voix, qui s’ajoute à celle des chanteurs, et qui montent ensemble vers le même but, la louange ou la prière.

Quelques mots sur le rôle de l’organiste et de son instrument lorsqu’il(s) participe(nt) au culte. Je reviens à Claude Duchesneau, qui le dit bien mieux que je ne pourrais le faire, dans un article qu’il avait publié, et dans lequel il mettait en avant certains verbes exprimant l’action de l’orgue2. J’en rappellerai quelques uns.

  • INVITER : nous arrivons au culte chacun avec notre rythme, celui de notre pulsation cardiaque, celui qui découle de ce que nous venons de faire, ou de nos soucis, de nos joies, et le prélude à l’orgue est là pour nous rassembler en communauté, et nous tourner ensemble vers le Seigneur. En annonçant le thème, l’orgue est aussi là pour nous inviter au chant.

  • STIMULER : par le rythme, par la couleur, par l’harmonie construite sous la mélodie, par le climat proposé par la pièce jouée ou l’improvisation donnée.

  • AMPLIFIER : l’instrument rend plus intense le moment liturgique à tel ou tel instant du culte, ou selon que l’on célèbre un baptême, une profession de foi, des obsèques.

  • SOUTENIR : l’orgue vient donner les fondations du chant. Il respire, comme nous !

  • ENRICHIR : par l’harmonie, par les interludes, par pourquoi pas l’alternance de certains couplets entre le chant et l’orgue, l’instrument vient tenir un discours propre, où les notes remplacent les mots.

  • ILLUSTRER : il faut choisir les pièces de répertoire en fonction du calendrier liturgique, ou des lectures, ou rappeler les cantiques choisis pour ce jour, ou, si l’on improvise, le faire en regard du sens de la Parole ou des thèmes abordés. Saviez-vous qu’autrefois, durant les temps de préparation spirituelle, comme en Carême, l’orgue restait sur sa réserve ? Si vous pensez à l’orgue de chœur de Saint-Matthieu, vous aurez peut-être remarqué qu’il y a de part et d’autre du buffet comme des volets. Dans les siècles anciens, il était de coutume de fermer ces volets durant le Carême : l’orgue ne redonnait de la voix que pour illustrer les temps de la Résurrection.

  • ACCOMPLIR : l’orgue n’est pas, disait Claude Duchesneau, un « décorateur de célébration », mais bien un acteur d’accomplissement du rituel, du culte. Il parle de sa propre voix, il rappelle un thème, donne un éclairage sur ce qui se passe. La musique nous touche et nous émeut, nous emmène vers quelque chose. Ainsi en fin de culte, le postlude prolonge l’action de grâce ou la louange.

Merci Seigneur d’accueillir notre musique et nos chants, loué sois-Tu !

Laurent GUY

2 Claude Duchesneau : « Orgue, éveille-toi ! », in revue Célébrer, n°288, avril-mai 1999.